Affaire Gerson : la conscience comme enjeu

gerson

« C’est avec la plus grande stupéfaction que nous apprenons les propos auxquels auraient été exposés des élèves du lycée privé Gerson, dans le 16e arrondissement.  Le lycée reconnait avoir fait intervenir sans contrôle, auprès de jeunes élèves, l’association Alliance Vita, proche du mouvement Opus Dei. Les propos contre la contraception et l’avortement qui auraient été proférés hier par cette association au sein du Lycée ont manifestement pour but de manipuler les consciences des jeunes élèves.

Nous dénonçons fermement ces propos qui soumettent les élèves parisiens à une guerre idéologique d’un autre temps.

Nous tenons ici à rappeler que les moyens de contraception sont une avancée pour l’ensemble des femmes et des hommes de ce pays, et le recours à l’avortement un droit acquis par les femmes pour disposer de leur corps.

La Mairie de Paris demeure vigilante quant au respect du droit de chaque adolescente et adolescent d’être informé sur sa sexualité et les moyens de contraception existants, au moyen d’informations validées par les professionnels.

Nous demandons aujourd’hui au Rectorat de diligenter une enquête administrative au sein de ce lycée privé sous contrat, soumis au respect des devoirs et règles républicains, et faire toute la lumière sur les évènements du lundi 14 avril.

Il est urgent de revenir à un débat raisonné et de rassurer l’ensemble des parents sur la neutralité des enseignements dispensés à leurs enfants. »

Communiqué de la mairie de Paris, 15 avril 2014

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Cette affaire a fait couler d’encre mais est révélatrice du climat dans lequel nous nous trouvons. Les condamnations proférées par la mairie de Paris sont en effet très fortes : aller jusqu’à parler de « manipulation des consciences » n’est pas sans objectif de nuire.

Le vocabulaire utilisé dans le communiqué est loin d’être neutre. Eveiller la conscience, la rendre libre et capable de juger du beau, du vrai et du bien, tels sont en effet les objectifs de l’éducation. A l’inverse « manipuler » la conscience, c’est ne plus considérer sa dignité et sa capacité à distinguer le bien de manière autonome. On manipule un objet, on le tient dans ses mains et on en fait ce que l’on veut. Manipuler la conscience, c’est la tenir dans ses mains pour en faire un instrument au service de ses intérêts propres. Au rebours de toute bonne éducation, manipuler la conscience n’a pas pour objet d’amener la conscience à l’autonomie mais à l’asservir au mal, au mensonge. Là est toute la différence entre éducation et manipulation. Notons à ce propos qu’il est tout à fait possible de pousser quelqu’un à agir contre sa conscience si celle-ci est erronée[1]. Accuser une personne ou une institution de manipulation est donc une accusation grave. C’est ce que fait le communiqué de la Mairie de Paris.

Il est normal qu’avec cette accusation soit tout de suite après rappelée la « vérité » qui a été bafouée et tue. Cette « vérité », la voilà :

–       Sur la contraception et l’avortement : « les moyens de contraceptions sont une avancée… et le recours à l’avortement un droit acquis par les femmes pour disposer de leur corps ». C’est à cette vérité que doivent être éveillés les consciences des jeunes enfants.

–       Que les enfants aient le droit à être informés d’une telle vérité coule ensuite de source

Enfin est rappelée l’exigence de neutralité des enseignements. Neutralité signifie ici « objectivité », « scientificité » (d’où l’appel à un débat « raisonné » et les « professionnels »). L’ensemble est assez logique et cohérent sauf que nous sommes dans la novlangue complète. Tout cela est bien connu mais nous rappelle que nous sommes bien dans une guerre idéologique sur ce qu’est la vérité. Avec l’effondrement des grandes idéologies (communisme, nazisme, progressisme, nationalisme) l’époque postmoderne a pu donner l’impression d’une liberté retrouvée et la possibilité pour chacun de faire son chemin. Mais on le voit ici : il n’en est rien. Le sexualisme est certainement la nouvelle idéologie forte de notre temps. Que dit-elle ?

–       La sexualité doit être décorrélée de la procréation et resignifiée selon son bon plaisir

–       L’embryon est un objet qui fait partie du corps de la femme et dont elle peut disposer

–       Le préservatif est le seul moyen efficace de se protéger des maladies sexuellement transmissibles

Aujourd’hui elle prend un nouveau tournant avec l’idéologie du genre dont les nouveaux dogmes sont au service d’une nouvelle accélération du sexualisme

L’autre caractéristique de l’idéologie forte, c’est sa capacité à réprimer tout ce qui n’est pas d’elle. On l’a vu avec toutes les grandes idéologies. C’est le cas ici où tous ceux qui s’opposent à ce discours sont réprimés de toutes les manières possibles. La dureté du propos (« nous dénonçons », « guerre idéologique d’un autre temps »), l’absence de tolérance (qui est pourtant le maître mot à l’époque postmoderne) les menaces proférées ici (« enquête administrative »), tout cela montre que l’on est bien dans la « guerre idéologique » évoquée dans le communiqué sauf que l’idéologue n’est pas celui que l’on croit. Cette guerre est sémantique comme dans la novlangue d’Orwell : la vérité assénée est mensonge et le bien être revendiqué ouverture au mal. L’appel à un débat « raisonné » sous-entend que l’on est dans l’irrationalité complète : accusation mille fois entendue mais qu’ l’on n’a pas peur de ressortir.

L’autre remarque concerne l’enseignement catholique sous contrat qui sur ce sujet est véritablement pris en otage entre injonction à se soumettre « au respect des devoirs et règles républicains » et de l’autre côté à rester fidèle à son caractère propre. Cette question étant centrale (« est est non non »), il faut choisir son camp : soit celui du sexualisme officiel, soit celui de l’éducation à la vérité. S’il s’avérait, à la suite de l’enquête administrative, qu’il n’est pas possible de développer une éducation à la vie (même de manière facultative et en dehors des cours) et qu’il devient obligatoire en revanche de mettre en place une propagande sexualiste au sein même de l’école catholique, alors le moment sera venu au nom de devoir d’éducation de faire objection de conscience et de refuser la manipulation des consciences en faveur du sexualisme.

 

 

 


[1] « Le respect de la personne en son sanctuaire, n’exclut pas même qu’on pousse un homme à agir contre sa conscience. Si nous tenons ses actions ou abstentions pour objectivement fausses ou injustes, nous tenterons de le pousser à faire ce qui est juste et de s’abstenir de ce qui est injuste sans demander ce qu’il en est de sa conscience » R. Spaemann, Les personnes, Cerf, 2009, p. 254

Publié dans : Edito, Textes fondamentaux