Enseignement et objection de conscience

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Lors du week-end « Objection » qui eut lieu à Lyon les 11 et 12 octobre derniers, un membre des « Enseignants pour l’Enfance » a pris la parole pour dire quelles seraient les raisons qui pourraient pousser un enseignant à pratiquer l’objection de conscience. Les lignes qui suivent sont la transcription de son propos.

Qu’est-ce que l’objection de conscience ?

« Objection » est un substantif qui vient du verbe latin objicere, qui signifie « jeter devant ». Bien connue, cette étymologie rappelle que l’objection est d’abord un acte d’opposition, par lequel un individu projette, au-devant de lui-même, sa conscience face à une autorité qui le nie. La conscience de son côté semble, dans le langage courant, désigner trois choses. Lorsque nous disons « agir avec conscience », nous estimons produire des actes réfléchis, dont nous pourrions rendre compte devant une instance juridique. En outre, une « personne consciencieuse », désigne un individu scrupuleux, qui agit avec droiture. Enfin, déclarer que l’on a « conscience de ce que l’on fait » signale une réflexion, par laquelle la conduite adoptée se veut raisonnable. On le voit donc, la conscience est une activité de l’esprit qui se réfère à trois autorités qui la dépassent et sont le droit, la morale et la raison. Faire acte d’objection c’est donc contester une injonction au nom de principes jugés supérieurs à celle-ci. Forte de cette verticalité, l’objection de conscience ne peut se faire qu’au nom d’une idée plus haute de soi-même que l’on manifeste en vue d’une affirmation approfondie de ce que l’on prétend être.

Situation actuelle de l’enseignant

Il n’aura échappé à personne que l’école, depuis longtemps maintenant, traverse en France de terribles moments. De cette tragédie, les enfants bien sûr sont les premières victimes. Mais l’on oublie aussi que, dans les décrets qui sont promulgués, dans les déclarations qui sont faites et se contredisent, dans les propositions que l’on avance avec imprudence, c’est aussi l’enseignant, qui, méprisé, ignoré, instrumentalisé, souffre en sa vocation même. Peut-être alors ce dernier sera-t-il un jour appelé à entrer dans le processus de l’objection de conscience. Et s’il a à le faire, il conviendra qu’il se pose les questions suivantes : au nom de quels principes puis-je manifester mon objection de conscience ? Refusant l’ordre qui m’est donné, quelle idée montré-je de ma profession ? Si je suis objecteur à l’institution, quel professeur alors entends-je être pour les autres ? [sur cette question, voir aussi l’article de Thibaud Collin objection et professionnalisme]

Objection et loi

Premier point, l’enseignant peut et doit exercer son objection de conscience lorsqu’une institution lui demande d’obéir à un ordre illégal. Ainsi, quand le Ministre de l’Éducation Nationale Vincent Peillon écrit à tous les recteurs et rectrices d’Académie que « le gouvernement s’est engagé à s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités », [1] il fait état d’une conception de son Ministère qui confine à l’illégalité. L’éducation en effet relève de l’autorité parentale au premier chef, ainsi que le stipule l’article 26.3 de la Déclaration universelle des Droits de l’homme : « les parents ont par priorité le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants. » Quand des enseignants, à la suite de cette malheureuse épître, décident de se constituer en association et fondent les « Enseignants pour l’Enfance », ils signalent à leur hiérarchie le refus d’utiliser leur métier à des fins personnelles, politiques, religieuses ou philosophiques. Pour eux en effet, enseigner est d’abord servir les familles qui ont confié leurs enfants à l’école. Il ne leur est donc pas permis d’outrepasser cette confiance pour donner satisfaction à des objectifs individuels. L’enseignement est un ministère dont ne peut se prévaloir nul Ministère : la conscience enseignante repose sur un esprit de service.

Objection et morale

Deuxièmement, l’enseignant peut et doit exercer son objection de conscience, lorsque l’institution lui demande de commettre des actes contraires à la morale. Ainsi, quand Madame Najat Vallaud-Belkacem, déclare en septembre 2012 que « les stéréotypes ça se déconstruit dès le plus jeune âge » [2] et qu’elle entend, comme Ministre des Droits des Femmes, s’appuyer sur son collègue Vincent Peillon pour parvenir à ses fins, elle énonce une intention qui nie les principes élémentaires de l’éthique enseignante. Faire cours n’est pas modifier les consciences, mais transmettre des connaissances. Jules Ferry le disait lorsque, dans sa lettre aux instituteurs, il donnait à ces derniers la recommandation suivante : « Vous ne toucherez jamais à cette chose délicate et sacrée qu’est la conscience d’un enfant. » L’adulte qui fait face à un public de jeunes respecte l’esprit de ces derniers, en raison de leur jeunesse même. Enseigner consiste à faire entrer dans les signes et non pas à imposer des signaux propres : il s’agit d’éveiller et non pas d’inculquer. Il n’est donc pas question pour nous de déconstruire à l’école ce qui, patiemment et difficilement, se construit dans les familles. La conscience de l’enseignant est sentiment de la dignité de la conscience d’autrui, considération de l’inviolabilité de celle-ci.

Objection et vérité

Dernier point enfin, l’enseignant peut et doit pratiquer l’objection de la conscience si on lui demande de professer des faits qui sont contraires à la vérité. Lorsque Madame Najat Vallaud-Belkacem déclare, en octobre 2012 vouloir « passer en revue les manuels scolaires » qui « s’obstinent à passer sous silence l’orientation LGBT de certains personnages historiques ou auteurs même quand elle explique une grande partie de leur œuvre, comme Rimbaud »,[3] celle-ci envisage un révisionnisme littéraire qui n’est pas acceptable. Rimbaud en effet est ce poète qui, déclarant que « Je est un autre », a marqué une nette séparation entre sa vie et son oeuvre. En outre, l’écrivain a lui-même fait état de regrets, dans Une Saison en enfer, à l’égard de son aventure homosexuelle. Vouloir réduire la création poétique à une norme sexuelle est aléatoire autant que faux. Enseigner est s’appuyer sur la vérité des faits non imposer des vues personnelles. La conscience enseignante est conscience du primat de la culture sur les opinions de chacun. L’enseignant a pour charge de transmettre un héritage qui le précède et lui survit : il est intendant et non propriétaire.

Qu’est-ce qu’un enseignant objecteur ?

Ces quelques lignes suffisent à montrer le double caractère de l’objection enseignante, qui est à la fois mouvement de refus et dynamisme d’affirmation. Quand il est en situation d’objection, l’enseignant se place en contradiction avec l’État, dont il souligne les intentions illégitimes, immorales et mensongères. Pourtant, dans le même moment, ce sursaut est aussi proclamation d’un idéal professionnel. Par son objection, le professeur dessine les contours du métier qu’il aime et par lequel il entend se montrer serviteur des familles, éveilleur d’esprits, témoin de la culture. L’objection de conscience est au fond redécouverte du caractère oblatif de toute éducation. Un enseignant objecteur est un professeur conscient qu’il est d’abord enseignant pour les autres. « L’école », disait Jaurès qui fut enseignant avant d’être homme d’État, « doit avant tout munir les enfants d’une méthode, de l’habitude d’observer, de réfléchir, de penser par soi-même ».[4]

Notes et références :

[1] Lettre de Vincent Peillon aux recteurs et rectrices d’Académie, du 4 janvier 2013.
[2] Propos rapportés par le site Yagg.
[3] Propos rapportés dans le Magazine Têtu en octobre 2012.
[4] Jean Jaurès, « L’école et la vie », avril 1914.

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