La solidarité des consciences

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Solidarité des consciences. C’est ainsi que Joseph Tischner définissait il y a plus de trente ans l’esprit du mouvement Solidarnosc en Pologne, dont il a été membre du directoire. Cette manière d’envisager l’action politique nous paraît d’une profonde pertinence à un moment où la multiplication des lois injustes cherche à annihiler la conscience personnelle au profit d’une conscience sociale déterminée par la loi, devenue seule vecteur du bien et du mal, du juste et de l’injuste. Quelques axiomes énoncés par Joseph Tischner dans son ouvrage « Ethique de Solidarité » sont pour nous d’utiles et fécondes sources de réflexion.

Il n’y pas de lien social possible entre des individus réduits à l’état d’automates. « Nous ne pouvons pas être solidaires d’hommes sans conscience. Nous pouvons voyager avec eux dans le même train, dîner à la même table, lire les mêmes livres, mais ce n’est pas être solidaires. Chaque « nous, chaque « avec » n’est pas la solidarité. Répétons-le : la solidarité authentique est la solidarité des consciences. Car être solidaire d’un homme c’est pouvoir compter sur lui, et compter sur un homme c’est croire qu’il y a en lui quelque chose de stable, qui ne décevra pas. La conscience est en l’homme cet élément stable qui ne déçoit pas ». Quel espoir politique offre une population sans conscience ? « Celui qui s’est égaré, mais qui est conscience, finira certainement par se retrouver et sera capable de changer. L’homme privé de conscience ne le peut pas. A supposer qu’il change, il le fait seulement parce que les circonstances auxquelles il doit s’adapter ont changé ». L’homme réduit à l’état de girouette soumis au bon vouloir de l’esprit ambiant perd sa capacité de résistance intérieure.

L’objection, expression de la fidélité à la justice et à la loi supérieure qu’est la loi naturelle, fonde la solidarité française de notre temps. Sur ce site et dans nos écrits, nous avons insisté, et nous insistons toujours, sur la dimension sociale et politique de l’acte individuel de refus de coopération à l’injustice. Loin d’être un appel à la désobéissance et à l’anarchie, il s’agit au contraire de rappeler aux yeux de tous, à commencer par les proches, où se trouve le bien, quelle loi il faut suivre. En montrant l’exemple, l’objecteur éveille la conscience d’autrui et crée la solidarité autour de lui. Joseph Tischner emploie une belle image pour exprimer à sa façon cette idée-clef. « Ce sont les consciences éveillées qui ont planté, arbre après arbre,  l’immense forêt qu’est aujourd’hui Solidarité (…).

Cette forêt n’est rien d’autres que la multiplication des actes posés, des soutiens exprimés au profit de ceux qui subissent l’opprobre médiatique ou professionnelle, qui subissent les conséquences financières de leur courage. Elle est composée tout autant par les soutiens exprimées, les aides multiformes offertes par les uns et les autres, d’abord dans les métiers puis dans la population, indispensables pour que les victimes de l’injustice ne soient pas isolées.

A partir de ces actes courageux, et pour qu’ils se multiplient, il importe de libérer la parole. « Pour que le dialogue s’établisse, il faut que les hommes puissent sortir de leurs cachettes, qu’ils se rapprochent les uns des autres et n’aient plus peur de simplement se parler ». Combien de maires se sont adressés personnellement à leurs pairs accablés par les attaques de toute sorte lorsqu’ils ont osé faire part de leur refus de célébrer un pseudo-mariage ? Combien de pharmaciens ont soutenu leurs confrères victimes d’un licenciement pour refus de vendre un produit qui donne la mort ? Ceux qui l’ont fait sont sortis de leurs cachettes.

Il est gravement erroné de croire que la seule action de masse, aussi nécessaire soit-elle, suffit à créer un tissu social sain résistant à l’injustice. Les manifestations ne peuvent se substituer à la résistance concrète dans les métiers. Allons encore plus loin, manifester pour éviter une mauvaise loi n’a pas de sens si l’on accepte par avance de s’y soumettre si elle est votée. « La manifestation est avant tout un cri. Plus il est fort, plus elle est imposante. Le cri que pousse la solidarité des consciences ne fait pas de bruit, mais il frappe juste. Il est trop souvent étouffé par le bruit, mais il est entendu du monde entier. Car son unité de mesure n’est pas le décibel mais la justesse. Les forêts y poussent sans bruit ».

Et cette forêt qu’il faut faire croitre, pour protéger les plus petits et les plus faibles, elle se dresse aussi devant le pouvoir qui s’écarte de sa noble fonction : « Nous avons pris un miroir et l’avons présenté à l’adversaire, afin qu’il se voit tel qu’il est. « Tu disais que tu voulais gouverner, en réalité tu volais la forêt. C’est l’heure de la honte » ».

 

Publié dans : Edito, Textes fondamentaux