Le malaise du personnel soignant face à l’avortement

Ce témoignage n’est pas directement celui d’un objecteur mais tout son intérêt est de montrer le malaise des personnels soignants face à l’avortement. Cette infirmière accompagne un couple qui attend un enfant mais l’amniocentèse révèle des risques de malformation. Cette infirmière qui a suivi le couple sent tout le drame qui se noue. Elle essaie avec ses mots de les dissuader de passer à l’acte. Mais le couple disparaît et l’infirmière qui est active ailleurs s’inquiète de ce qui se passe….  

Je suis rentrée dans cette chambre, un pincement au cœur, après une profonde inspiration.

Quelques temps avant, c’était l’amniocentèse où j’avais été émue par cette femme et son joli ventre. Elle nous regardait avec confiance et anxiété, le gynécologue et moi, l’infirmière. Je lui avais tenu la main, je l’avais rassurée. J’étais tellement sûre que ce n’était qu’une formalité et que tout irait bien. Et puis me voilà ce matin, je la reconnais, c’était elle et son joli ventre un peu plus rond. Entre temps, le diagnostic était tombé comme le couperet d’une guillotine, tranchant le bonheur de ce couple amoureux. Je sais pourquoi ils sont là, j’ai bien vu le dossier. Dans ces chambres, au bout du service de maternité, on y met un peu à l’écart, les histoires tristes comme pour protéger du contact avec les vies qui sont nées cette semaine.

Je me rappelle de tous les détails. La pièce paraît si blanche, si propre, si lumineuse. Impersonnelle, hospitalière, il y a pourtant une histoire bien réelle et dramatique qui s’y déroule. La femme est déjà sur son lit, l’homme, debout, tourné vers la fenêtre. Le silence est lourd et les voix qui me répondent seront durant la courte conversation, à la fois résignées et lourdes de larmes. « C’est dur » me dira-t-elle, « mais je suis plus âgée que lui… à mon âge, si nous voulons construire une famille ensemble, nous n’aurons pas le temps de nous occuper d’un enfant handicapé. J’ai quarante ans passés, ce trisomique prendra la place du bébé normal que nous voulons avoir. Si j’avorte, je pourrais être enceinte plus rapidement de l’enfant que nous voulons vraiment. Je dois bien cela à mon compagnon, le droit d’être vraiment papa. » Elle s’arrêtera beaucoup, ses phrases sont hachées, espacées, elle se répète comme pour se convaincre, le regardant de temps en temps du coin de l’œil. Je me tourne vers lui et lui demande comment il se sent.  Un peu étonné, il me répond d’abord que son avis n’a pas d’importance et que c’est elle la mère, que c’est son corps et qu’il respectera son choix. Son ton est pourtant assez bas et c’est comme un discours auquel il semble ne pas croire. Je ne trouve rien à dire que : « Vous êtes le papa, vous avez aussi le droit d’aller mal ». Et là, lui comme elle, se regardant me disent qu’il est trop tard, qu’ils sont  déjà arrivés jusque-là et la blouse de bloc synthétique posée sur la table de nuit leur donne raison. Il n’est jamais trop tard pourtant… « Si… » me disent-ils « mais c’est dur car si nous écoutions nos cœurs, nous le garderions… Pourtant il faut être adulte et prendre une décision raisonnable ». Je termine avec le plus de douceur possible à remplir ce dossier qui parle d’une condamnation à mort et de relever les constantes qui révèlent la bonne santé de cette femme pour qui la grossesse avait la joie et la sérénité d’un nouveau départ.

Je fuis presque la chambre et de loin mon regard se fait le plus doux possible vers elle lorsque le brancardier l’emmène. Chacun de mes gestes et de mes pas cette matinée-là m’ont semblé être si lourds. Mon esprit et mon application sont là et je me concentre sur toutes les autres patientes mais mon cœur est ailleurs, dans cette salle de bloc opératoire. J’ai l’impression d’y être et je m’empêche d’imaginer ce qui s’y passe. Je n’y crois pas, je ne veux pas y croire et j’attends presque de la voir revenir sur ses pieds, me disant qu’elle a changé d’avis. Je regarde l’heure, les minutes s’écoulent et cela semble de plus en plus improbable. Où en sont-ils là-bas ? Je ne peux toujours pas réaliser et j’ai besoin de voir, d’en être sure. Ce n’est pas mon enfant et pourtant moi aussi je ne peux en faire le deuil, moi aussi je voudrais passer les étapes avant de lui dire adieu.

Mon tour de soins se termine. L’envie de café me semble hors-sujet. Je prends le même chemin et passe les grosses portes battantes, cherchant la collègue qui était sur ce poste ce jour-là. Elle me l’avait dit ce matin avec un air mélancolique que les journées de travail ne sont pas toujours belles et faciles mais qu’il fallait bien que quelqu’un le fasse. Pourquoi est-ce qu’« il faut » ? Cette phrase me révolte ! Ce n’est pas un boulot comme un autre, ce n’est pas vrai ! On ne peut se laisser imposer des actes qui nous rendent malheureuses et nous détruisent ! Et si on pouvait être nous-mêmes et dire tout simplement que non, que cela fait trop mal, qu’on ne peut pas, qu’on détruit tout ce qu’on est ! Personne n’a passé ce concours infirmier ni fait ces études pour ça !

Ma collègue est là, seule dans la salle, tout est presque rangé, les poubelles ont déjà disparu, le plateau d’anesthésie et le matériel remis à leurs places. Tout est propre, organisé, une façade aseptisée, encore une fois. Elle lève la tête et sourit d’un air triste : « tu veux le voir ? » C’est un tout petit oui qui sort tandis que je m’avance. Elle soulève le couvercle et tout au fond, recroquevillé, si nu et si fragile, je le vois. Il est si beau ce petit ange… Ses yeux bridés sont fermés, ses minuscules lèvres elles, entrouvertes comme s’il allait respirer. Son nez est tellement menu, son visage tellement fin qu’on croirait une petite statue de porcelaine. Sa peau translucide laissant passer la lumière est si délicate qu’on y voit la finesse des veines en transparence comme les nervures d’une feuille d’arbre quand les rayons du soleil la traversent. Il est si parfait et si doux que c’est la violence du monde qui me saute au visage. Mon cœur est tellement triste et pourtant, pas de colère, seule l’impression d’un gâchis immense. Ma compassion va à cette société qui ne comprend pas la gravité de cet instant-là. Cette société qui choisit de déposer un bébé non dans les bras protecteurs et chauds de ses parents mais dans un seau en plastique blanc.

 

 

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Publié dans : Témoignages