Etudiants et problèmes de conscience : le malaise souterrain

Nous reproduisons un article de la Croix qui est paru le 25 novembre 2019 (« En médecine les dilemmes éthiques des étudiants catholiques ») et qui illustre de manière remarquable les dilemmes de certains étudiants en médecine. Vous pouvez le retrouver à l’adresse suivante

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Adèle, interne en gynécologie-obstétrique d’un CHU parisien, balaie du regard le planning du jour, affiché au bloc opératoire. La crainte dormante qui l’accompagne se réveille. Son nom y figure, accolé à une interruption de grossesse, prévue pour l’après-midi même.

Pour éviter de procéder à cet acte qui heurte sa foi et sa conscience, elle va devoir négocier, « magouiller » comme elle dit, en échangeant son intervention avec un de ses collègues internes, « plus ou moins compréhensifs ». Quitte à bousculer une organisation déjà tendue par le manque de personnel. Comme l’illustre le quotidien de cette future médecin de 27 ans, l’internat et les stages constituent la période de « tous les dangers » pour les étudiants catholiques, sollicités pour participer à des interruptions volontaires et médicales de grossesse.

« On marchande »

Pour ces soignants en formation – internes en gynécologie et sages-femmes –, refuser de participer à ce qu’ils considèrent être la suppression d’une vie humaine n’est pas simple. En théorie, une clause de conscience spécifique aux interruptions de grossesse les protège, édictant qu’aucun soignant n’est forcé d’y participer.

En pratique, c’est plus nébuleux. « Le terme” clause de conscience” sonne très formel et juridique mais ce n’est rien d’autre que la force de dire “non” à chaque fois que la situation se présente, décrit Adèle. Concrètement cela signifie marchander dans un couloir avec un co-interne ou un chef, en évitant de se faire remarquer et en espérant que cela ne pose pas trop de problèmes. » En période d’apprentissage, ces jeunes, qui ont tout à prouver, ne se sentent pas forcément légitimes au refus. Une autocensure entretenue par l’organisation même de leur formation à l’hôpital : « En stage, nous sommes notés sur chaque journée de garde et elles se déroulent à chaque fois avec un référent différent, ça ne favorise pas la confiance ou les confidences », explique Iris, étudiante sage-femme.

Oser dire « non »

Dans la majorité des cas où ils osent dire « non », ces étudiants font face à des réactions de bienveillante indifférence – aucun des étudiants interrogés par La Croix ne rapporte avoir été formellement discriminés en raison de leur refus de pratiquer un avortement. Mais il arrive aussi qu’ils se heurtent à de fortes incompréhensions. « Certains chefs nous font comprendre qu’en gynéco l’interruption de grossesse fait partie du “package” inhérent au métier et que si cela ne nous convient pas, il aurait fallu choisir une autre carrière », explique Clara, externe en stage de gynécologie-obstétrique.

Étudiante en 5e année de médecine, elle hésite à se lancer dans cette spécialité. « J’en ai envie mais je ne me sens pas prête à livrer un combat perpétuel sur cette question. » D’autant que les divergences de vues ont parfois raison de la confiance entre collègues : « Aux urgences gynécologiques, je m’occupe de dater les grossesses des femmes qui demandent des IVG. C’est ma datation qui fait foi pour savoir si la patiente peut subir un avortement ou si elle a dépassé le délai légal », raconte Adèle. « Comme mes collègues connaissent mes convictions, ils vérifient que je ne sur-date pas mes échographies », souligne-t-elle, offusquée.

 « On ne veut pas déranger les titulaires avec ces trucs glauques »

Les internes sont en première ligne. Si l’avortement est un acte banal par sa fréquence (224 300 avortements, dont la moitié par acte chirurgical – pour 758 000 naissances en 2018), « il reste une tâche ingrate dont on se débarrasse bien volontiers sur d’autres », lâche Bertrand de Rochambeau, président du Syndicat national des gynécologues-obstétriciens de France. « On ne veut pas embêter les titulaires avec ces opérations glauques. Ce n’est facile pour personne. Certains ont la nausée les premières fois », explique Gilles Grangé, gynécologue à la maternité de Port-Royal. « Il n’y a quasiment que les internes qui font les IVG par aspiration, résume Adèle. Pour les titulaires, ce n’est ni technique, ni noble et cela prend du temps sur la “belle chirurgie”. »

Les étudiantes sages-femmes sont elles aussi concernées. Depuis 2016, elles font partie des soignants qui peuvent délivrer une pilule abortive, jusqu’à sept semaines de grossesse. Elles participent également aux accouchements des femmes qui demandent des interruptions médicales de grossesse (IMG), qui peuvent intervenir jusqu’au terme. Mathilde raconte : « à chaque stage, j’arrivais le matin la boule au ventre de peur que ça me tombe dessus. J’ai réussi à dire que je ne voulais pas délivrer la pilule abortive aux patientes, éviter les IMG de bébés trisomiques mais je n’ai pas pu échapper à tout. » D’autant, témoigne-t-elle, qu’il n’est pas simple de savoir où commence l’implication dans un acte abortif. « Quand on fait une péridurale avant une IMG, est-ce qu’on y participe ? »

Quelles frontières ?

Où se situe la frontière ? Pour les soignants, les réponses varient. Pour certains, l’intentionnalité de donner la mort ne se trouve jamais du côté du professionnel mais bien de la patiente qui sollicite l’intervention. « Il me semble qu’il peut y avoir de l’hypocrisie de la part de ceux qui donnent une bonne adresse de confrère et détournent le regard ! On est tous impliqués d’une manière ou d’une autre », relate Gilles Grangé, gynécologue catholique. « Avant mes études, je me disais que jamais je ne participerais à un avortement. Et puis j’ai vu la détresse de ces femmes et j’ai changé d’avis. Notre rôle de chrétien, c’est de les accompagner », témoigne Valentine, une étudiante sage-femme, passée par un stage au planning familial.

La plupart se sentent pourtant complices d’un péché mortel en apportant à une patiente une pilule abortive ou en pratiquant une IVG chirurgicale. Entre les deux, beaucoup se sentent comme Mathilde « les petits maillons d’une chaîne de mort ». « Les progrès constants de la technique ont et vont nécessairement conduire les médecins catholiques à être confrontés à de plus en plus de tragédies éthiques », observe le père Jean-Marie Onfray, chargé des questions de santé à la Conférence des évêques de France. « Et si certains souhaitent accompagner les patients dans ces drames, ils vont devoir assumer quelques compromis. Je me garde bien de les juger. »

Publié dans : Edito