Une vie cachée : l’objection jusqu’au sacrifice de sa vie

Le dernier film de Terrence Malick Une vie cachée traite de l’objection de conscience au travers de la figure de Franz Jägerstätter. Ce paysan autrichien qui refusa pendant la seconde guerre mondiale d’aller sur le front de l’Est nous est déjà bien connu puisque son histoire avait déjà évoqué dès 2014 dans le livre Objection de conscience (François-Xavier de Guibert) au travers de la transcription partielle du film de Axel Corti (Der Fall Jägerstätter, Film Archiv Austria, 1971) qui en constituait une première biographie fimée.

Le film de Terrence Malick qui dure 3 heures est une méditation sur la nature, la famille, l’amour déchiré, le sacrifice pour la vérité, et finalement sur l’objection de conscience. Franz Jägerstätter étant issu d’une région montagneuse, Terrence Malick utilise ce décor pour nous offrir une féérie de paysages tous plus beaux les uns que les autres.

Franz est un paysan père de trois filles. Le couple vit une vie simple faite de joies en famille et de travaux dans les champs. Franz est le seul dans le village à voter contre l’anschluss. Pour éviter d’attirer l’opprobre sur le village, son vote n’est pas enregistré. Aux saluts des voisins Heil Hitler ! il répond Pfui Hitler ! (Beurk Hitler). Il refuse de contribuer à l’effort de guerre et en contrepartie refuse les allocations familiales étatiques. La rupture se situe en mars 1943 au moment où Franz est appelé à prendre les armes. Franz refuse, est incarcéré puis en mai de la même année est transféré à Berlin pour être jugé en cour martiale. Condamné à mort, il est exécuté le 9 août 1943. En 2007 il est béatifié à Linz par Benoît XVI.

Le film rend bien compte du drame intérieur que vit Franz et sa femme. Terrence Malick a utilisé une partie de la riche correspondence de Franz avec sa femme pour en faire le texte lu en voix off. Terrence Malick montre l’amour des époux et le déchirement que représente la séparation. L’acceptation du sacrifce de Franz par sa femme est suggéré, voire magnifié, notamment lors de l’ultime rencontre. L’objection en tant que témoignage sacrificiel envers la vérité est mis en avant à plusieurs reprises. Il y a tout d’abord les moqueries et l’hostilité des villageois, l’incompréhension de l’évêque. Il y a également la scène dans la prison de Berlin où Franz est moqué par un autre détenu – sa vie est un échec comme celle du Christ qui finit sur la croix — fait de Franz une figure christique. De même l’entretien avec son avocat ou avec le juge du tribunal militaire qui lui oposent l’absence d’efficacité de son acte. Enfin Terrence Malick évoque cette tentation ultime à travers deux épisodes : l’entrevue avec sa femme pendant laquelle l’avocat suggère que la simple signature du serment suffira à le sauver et à le libérer, le texte du serment qui est posé sur sa table la nuit avant son exécution.

Ce que l’on regrettera, c’est le fait que le film rend peu compte des raisons qui expliquent cette objection. Franz Jägerstätter est un paysan qui lisait et qui utilisait le temps passé seul aux champs pour réfléchir et méditer. C’etait un vrai chercheur de vérité. Il avait lu l’encyclique de Pie XI Mit Brennender Sorge qui dénonçait le nazisme et avait développé toute une réflexion sur le caractère injuste de la guerre qui était menée sur le front de l’Est. C’est à cette guerre injuste qu’il ne voulait pas participer. L’autre élément qui explique son refus de combattre est le fait que tout soldat incorporé dans la Wehrmacht se devait se faire le serment en faveur de Adolf Hitler. Et Franz Jägerstätter ne souhaitait pas être parjure. Dans le film de Terrence Malick, on comprend que Franz ne souhaite pas combattre dans l’armée car il ne veut pas prêter serment et parce qu’il n’est pas nazi mais cela ne va pas plus loin. Quand il est questionné, il ne rend jamais compte de son acte ni des objections qu’on lui pose, ce qui pour quelqu’un qui fait objection paraît incompréhensible. Terrence Malick a pris le parti d’en faire une figure christique et comme le Christ lors de sa passion il parle peu ou garde le silence. Et pourtant ses carnets de note montrent combien il réfléchissait et comment il était capable de répondre de ses actes (Franz Jägerstätter Lettre and writings from prison, Erna Putz

Publié dans : Edito